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Politique d'utilisation de la bibliothèque des Classiques - старонка 5

Les règles



Pour des choses aussi mineures que donner une heure de cours ou présider une assemblée de fonctionnaires, j'ai toujours vérifié que certaines règles élémentaires étaient, en fait, la condition de l'efficacité : règle de la ponctualité ; règle de la présence de tous les participants ; règle de la politesse, au fond.

De deux choses l'une : ou bien les séances sont importantes, ou bien elles ne servent qu'a l'amusement des journalistes. Si elles sont importantes, tout le monde doit être présent, et à l'heure. Et tout le monde doit écouter. C'est aussi bête que ça.

Je n'accepte pas que le Premier ministre traverse la chambre pour tenir un bout de conversation avec un collègue ou avec le chef de ]'Opposition officielle. Il y a des bars pour ça. Je n'accepte pas qu'un député lise ostensiblement son journal pendant qu'un autre député parle. Si un député écoeure le monde et n'a manifestement plus rien à dire, le Président devrait s'en apercevoir et le lui signifier. On fait ça dans des séances beaucoup moins importantes et beaucoup moins coûteuses.

Est-il nécessaire, par ailleurs, que l'Assemblée siège en plénière tous les jours d'une session ? J'en doute. Que veut-on faire ? Trouver ensemble le « mieux-être de tous les Québécois » ou se donner des jambettes ? Car voilà une autre règle de laboratoire : tout le monde cherche quelque chose ensemble. Ce quelque chose n'étant pas une manchette.

J'ai sans doute une conception bien naïve du jeu politique. Ça doit être plus compliqué que ça ; ça fait trop longtemps que ça marche mal. Si la solution était aussi simple que je le dis, ça se saurait, Mais, des fois que ça serait simple ? En tout cas, les choses qui marchent, marchent comme je viens de dire brièvement. M. Bertrand déclarait mercredi dernier : « Une centaine d'articles devraient suffire pour nous guider dans la voie du bon sens, de la justice et de l'efficacité. » Une centaine d'articles ? Je pense bien ! J'en vois quatre ou cinq. Gouvernés par un gros : le mieux-être de tous les Québécois, l'an prochain. L'an 2000 pourvoira à l'an 2000. La meilleure façon de pourvoir à l'an 2000, c'est de ne pas pourrir l'an 1971, et ce qui reste de 1970. Faut commencer comme ça.

La théorie



La théorie, c'est la politique générale. Le Premier ministre vient d'énoncer celle qui éclairera son régime. Mais une théorie ne mérite ce nom que si elle se traduit en un langage qui se prête à l'analyse. Que voulons-nous comme avenir ? Et de quoi peut dépendre notre mieux-être collectif ? Le Premier ministre répond que le « Québec pourrait être une partie de la jeunesse du monde. »

On connaît la vieillesse du monde : mensonge et violence. Ça, c'est vieux. La jeunesse du monde serait de dire la vérité et d'identifier clairement les conditions de sa réalisation. On sait déjà que le progrès humain ne s'accomplit pas dans la violence.

La jeunesse du monde serait aussi (mais je sais bien que je rêve), de s'occuper vraiment des pauvres. S'occuper des pauvres, c'est assurer l'économique. On ne peut répartir la richesse que si l'on a des richesses à répartir. Enlever aux riches n'a jamais enrichi les pauvres.

Pour qu'un État soit riche, il faut que chacun préfère être pauvre dans un État riche, à être riche dans un État pauvre. Un immense effort de rationalité doit alors être consenti par tous. Raison et ration ont la même signification originelle.

Mais on ne peut demander un tel effort à une collectivité qu'au nom d'un projet collectif. Quel est notre projet' ? Au nom de quelles valeurs sommes-nous prêts à travailler ensemble ?

Répondre a ces questions n'est pas l'affaire exclusive du parti au pouvoir. Les partis d'opposition doivent contribuer à identifier les réponses, notamment le PQ. Nous avons la chance que le PQ soit un parti, justement, et non pas un mouvement. Le lieu des partis, c'est l'Assemblée Nationale ; le lieu des mouvements, c'est dans la rue. Nous n'avons pas de formule de rechange.

DOSSIER UNTEL : II. L’INDÉPENDANCE

LA SAINT-JEAN 1970 *1

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J'ai vécu la Saint-Jean, hier à Montréal. Non pas devant la télé (au fait, je ne sais même pas si la télé y était), mais dans la rue, comme tout le monde, et sous la pluie, vers la fin. Je parlerai de ce que j'ai vécu.

Ça commencé par un chauffeur de taxi qui m'a pris pour un policier en civil. C'est la troisième fois en dix jours. Je saurai quoi faire quand je quitterai le journalisme.

Ensuite, on descend dans la rue Saint-Denis. Un homme de soixante-cinq ans m'aborde. Il me parle longuement et, j'ose dire, avec amour. On passe devant le siège social de la CSN. L'éternel Michel Chartrand est sur le perron. Je le salue de la main. Il tend le poing, à la mode de 1936, à Barcelone, d'après nies souvenirs de lecture de journaux de l'époque. Je lui fais un pied de nez. Le tout, dans la bonne humeur.

Plus tard, je rencontre un groupe de jeunes. Ils m'abordent. Ça les écoeure que je travaille à La Presse, sous la coupe de Power Corporation. On parle. Ils appartiennent à la société parallèle. Ils m'apprennent des choses. Je n'ai aucun moyen de vérifier ce que j'ai bien pu leur apprendre, si tant est que l'on puisse apprendre quoi que ce soit à un jeune. Je sais quand même qu'ils sont les avant-gardes d'une nouvelle civilisation ; non pas celle dont ils rêvent, mais d'une civilisation autre que celle que nous entretenons.

Plus tard, je rencontre un autre groupe de jeunes. Ils me disent : « On se sent comme à l'Expo. » Ils remarquent que les quarante ans et plus sont là un peu à la suite d'une décision. Pas très à l'aise, mais là. Ils me disent : « On vient d'aller saluer un policier qui avait l'air malheureux tout seul. » Toute la soirée, j'ai remarqué que les gens parlaient aux policiers.

Tout ce temps, j'avais un peu peur que la fête tourne mal. Je fais part de ma crainte à une amie qui m'accompagnait. Je lui dis : « Il suffit de si peu de chose. »

Dix minutes après, quelque chose se produit. Et là, j'ai assisté directement, et non à travers un reportage, à la fragilité d'une fête à Montréal, en 1970. Il faut raconter ça avec quelques détails.

Des jeunes gens se « baignaient » dans la fontaine de la place Jacques-Cartier. Un policier leur demande de sortir. Les jeunes gens refusent et font des facéties. Un policier saute dans la vasque et en ramasse un. Mouvement de la foule. D'autres jeunes gens, qui étaient grimpés sur les marquises de l'édifice en face poussent une échelle sur les policiers qui retenaient le « baigneur ». On lance quelques bouteilles de bière. Un homme un peu ivre crie : « Gestapo ». Je lui dis qu'il n'arrange rien en criant. Quelques minutes après je dis à un policier : « Vous ne pensez pas que vous pourriez laisser le monde se baigner dans la vasque, si ça les amuse ? » Il me répond : « Je n'ai pas d'objection, mais il y a danger d'électrocution, à cause des projecteurs enfouis sous l'eau. » Je ne suis pas électricien. Et voilà : c'est aussi fragile que ça, une fête. Une bouteille de plus, un policier qui s'énerve, et tout part.

Quelques minutes plus tard, un jeune homme descend le drapeau du Canada, qui flotte avec le fleurdelisé. Il veut y mettre le feu, un policier l'en empêche. Léger mouvement de foule. Tout tient à presque rien.

Ensuite, je me retrouve avec un groupe. On veut boire une bière dans une taverne, mais les femmes ne sont pas admises. On le savait en gros, mais on ne le savait pas en détail. Et on s'était dit : le soir de la Saint-Jean...

Des jeunes cégépiens m'interpellent. Re-Power Corp. Ils veulent un Québec plus fort et plus riche, mais ils ne veulent pas entendre parler d'une patente un peu forte, un peu riche et pas mal québécoise. lis me disent que la CIA et les Bérets Verts américains entraînent des hommes du 22e régiment. Ils ont toutes les preuves, sauf le nom du recruteur.

Les gens, en général, ont l'air un peu nus, un peu démunis. Les haut-parleurs n'arrivent pas à faire danser le monde. Un couple remonte la rue Notre-Dame en chantant : « Le Québec aux Québécois, alléluia. » Un homme les arrête et les engueule brièvement : le Québec aux travailleurs. Le couple repart en chantant : « Le Québec aux travailleurs. » Le Québec est à pas mal de monde.

Plusieurs centaines de personnes se sont réfugiées, à cause de la pluie, sous une structure de béton qui abrite un parc de stationnement. On chante. Quelques jeunes Américains, la tête rasée, et habillés comme des bonzes, circulent en s'accompagnant d'une musique incantatoire. Le Viet-Nam parmi nous.

Au total, une fête réussie. Inchoative, bien sûr, car c'est la première du genre, mais il était temps de rompre avec le défilé traditionnel.

Il manquait des pôles d'attraction : on ne ramasse pas des milliers de personnes sur une place sans rien leur offrir d'autre qu'elles-mêmes. A moins de miser sur le sens de la fête, mais il faut apprendre à fêter, comme il faut tout apprendre. « On se fête », disait le slogan. C'est bien trouvé. Mais on se fête de quoi ? D'être soi' ? Oui, pourvu que l'on s'aime soi-même.

Je me disais aussi : ce peuple est doux. Doux et non pas mou ; autrement, il n'y serait plus. Faut-il qu'on l'ait brimé pour qu'il soit si nerveux !

Nous sommes indivisiblement au bord de la colère et au bord de quoi d'autre ? Au bord de la fierté.

Mais on n'est fier que d'avoir fait. Et faire est dur.

DOSSIER UNTEL : II. L’INDÉPENDANCE

NÉGOCIER LE FÉDÉRALISME *1

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De quoi s'agit-il, pour nous, Québécois ? Il s'agit de vivre, notamment. Où ? Ici, entre Détroit et la glace ; entre l'Atlantique et Toronto. Quand' ? Maintenant. Et après ? On verra.

Ce sont les questions les plus bêtes, les plus enfantines, qui sont les vraies questions, celles qui embarrassent même les professeurs d'université.

Vivre, c'est toujours vivre avec des partenaires, rarement choisis, Vivre, c'est toujours négocier de vivre. Même quand on est bien entre soi, protégés par des lois que l'on a faites soi-même et qui ne sont point centenaires, il faut négocier. Le code du travail du Québec n'est point vieux ; ses fabricants sont encore tous au monde ; et pourtant, le code commence à ressembler à un vieux rafiot incapable d'assurer la traversée d'une négociation ; il faut lui adjoindre des chaloupes de sauvetage. Faut-il insister sur les tendres relations entre le jeune ministère de l'Éducation et les Commissions scolaires ou les CEGEP ?

Devant les difficultés de vivre avec des partenaires, on peut être tenté de rompre, ou s'imaginer que tout le mal vient d'un vieux texte et que toute solution consisterait à fabriquer un nouveau texte.

On a cru, il y a trois ans, que l'urgence des urgences, c'était le rapatriement, d'abord, puis la refonte complète de la constitution canadienne. On peut douter de l'urgence de cette discussion.

Ce qui ne fait aucun doute, toutefois, c'est l'existence de deux ou trois problèmes auxquels il importe plus de trouver des solutions d'avenir que de retracer leur origine jusqu'en 1867.

Un article n'est pas une thèse. Dire fédéralisme, ici, c'est dire : existence de deux niveaux de gouvernement, de deux niveaux d'autorité. Voilà un fait, une réalité de 1970 avec laquelle il faut composer. Le cas de l'assurance-maladie est un exemple concret des difficultés du fédéralisme. Rappelons quelques faits à ce sujet.

En un premier temps, le gouvernement fédéral décide unilatéralement de percevoir une taxe spéciale, dite de progrès social, et d'imposer aux provinces les conditions selon lesquelles l'argent ainsi perçu serait redistribué.

La conséquence, c'est que près de deux cent cinquante millions de dollars contribuent au surplus budgétaire d'Ottawa et que le gouvernement du Québec doit mettre les bouchées doubles pour organiser son propre plan d'assurance-maladie, afin de toucher le plus tôt possible l'argent qui est allé faire un détour par Ottawa. Il est rare que l'argent engraisse à voyager de la sorte.

Il est plus urgent de négocier le retour de cet argent que de s'inquiéter de savoir si la constitution canadienne se trouve toujours dans un coffre londonien, Plus important surtout de prévenir la répétition de manifestations analogues du fédéralisme. Bref, exiger la correction d'un abus du fédéralisme et prévenir la répétition des mêmes abus. Négocier, c'est cela.

Le problème des communications devrait être également un objet prioritaire de négociation avec Ottawa.

Le ministre de l'Éducation vient de définir les principaux objectifs du système scolaire pour la décennie où nous sommes. Au nombre de ces objectifs, on trouve évidemment l'intégration de la technique contemporaine, notamment la radio et la télévision.

Le paradoxe à ce sujet, c'est que le Québec, tout en possédant une juridiction exclusive dans le domaine de l'éducation, n'a pas de juridiction sur les ondes. Le contenu lui appartient depuis toujours, mais le contenant est ailleurs. Les commerçants des ondes sont en meilleure position pour vendre leurs produits que le Québec pour véhiculer des matières d'enseignement. Le cas du professeur Gérard Bergeron est l'exemple le plus récent des collisions d'autorités.

Certes, les Pères de la Confédération ne pouvaient pas prévoir l'université du Québec et son goût pour la télévision en couleurs. C'est donc aux gardiens actuels du fédéralisme de l'adapter aux réalités présentes.

Il s'agit toujours de négocier ; il s'agit toujours de compromis. Confisquer un territoire parce qu'on a été le premier à l'occuper, ou le plus agile, ou momentanément le plus fort, conduit à l'éclatement de la confédération, non à sa justification.

C'est au nom de la culture populaire que le gouvernement fédéral s'arroge le droit d'exercer la police des ondes tout en ayant l'air de respecter la juridiction du Québec en matière d'éducation ; demain, ce sera peut-être au nom du ministère de l'urbanisation qu'il aura la tentation de traiter directement avec les municipalités sans avoir l'air de toucher à la juridiction du Québec vis-à-vis des municipalités. Il y a peut-être là un domaine où le Québec devrait prendre les devants. Pour une fois, les négociations avec le fédéral ne consisteraient pas uniquement à récupérer le passé.

Dans son discours inaugural, à l'Assemblée Nationale, M. Bourassa disait : « Il est devenu essentiel que nous poursuivions la réforme constitutionnelle déjà amorcée. Il faudra qu'elle soit plus rapide. » Pour le Québec, négocier la réforme de la constitution, c'est essentiellement négocier des pouvoirs. Pour les provinces anglophones, c'est négocier de l'argent. Les provinces anglophones n'appuient le Québec que si elles subodorent de l'argent.

C'est une façon de dire que le Québec n'est pas une,.. province... comme les autres. Et que, sans le Québec, les provinces anglophones seraient des États comme les cinquante autres. Il n'est pas nécessaire de s'aimer pour vivre ensemble ; il suffit de reconnaître que c'est nécessaire.

DOSSIER UNTEL : II. L’INDÉPENDANCE

DEL SUPERIOR Y DEL MULO *1

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Le Québec, historiquement, a toujours été l'élément moteur de l'évolution politique du Canada. Très tôt, sous le Régime français, les Canadiens se définissaient comme des « habitants » c'est-à-dire, des gens qui avaient pris racine par ici et entendaient marquer leur distance vis-à-vis de la Métropole, comme on dirait aujourd'hui. Après la Conquête, pour des raisons culturelles évidentes, les Canadiens obtinrent rapidement les premiers éléments de ce qu'on appelle maintenant un statut particulier. Que les « habitants » se soient ensuite appelés les Canadiens, puis les Canadiens français, puis les Québécois n'est, au fond, que le signe, non pas de leur réduction, mais de leur identification de plus en plus précise.

Sous des modalités différentes, ils ne relâchèrent jamais leur pression. Au début du siècle, un homme comme Henri Bourassa défendait l'identité canadienne contre ceux qui vivaient au Canada comme on vit dans une résidence secondaire, la maison paternelle étant l'Empire britannique. Après le coup de force du gouvernement central, à l'occasion de la guerre de 1939-1945, le gouvernement du Québec a repris la lutte, avec les fortunes diverses de toute lutte.

Il ne fait guère de doute que M. Robert Bourassa se présente à Victoria avec l'appui solide de son cabinet, et soutenu par l'opinion publique québécoise.

De son côté, M. Trudeau, qui, de toute façon, n'a pas la glande consultative très développée, dispose, lui aussi, de la maîtrise de son cabinet. Il a, par ailleurs, très certainement le support tacite du fonctionnarisme fédéral et il n'a guère à redouter que les provinces anglophones ne fassent front commun avec le Québec contre Ottawa. Ce « peuple » nous honore des lèvres, mais son coeur est loin de nous, comme dirait Isaïe.

En schématisant un peu beaucoup, on peut donc dire que la négociation qui aura lieu à Victoria se fera entre deux hommes : Trudeau et Bourassa.

Le premier s'est fait une certaine idée du Canada. La raison y a presque toute la part. Il conçoit un Canada géométrique, bilingue, fortement dirigé par le gouvernement central. Le second, un an à peine après son élection, est déjà clairement situé dans le prolongement de ses prédécesseurs depuis trente ans. Du « fédéralisme rentable », il a passé au « Québec d'abord », qui est la position naturelle du chef de l'État québécois.

Cette position ne contredit d'ailleurs pas la substance du programme qu'il a soumis au peuple québécois lors de sa campagne électorale. Fédéralisme n'est pas centralisme. Le Québec prétend tout simplement être mieux placé qu'Ottawa pour identifier les besoins de sa population, fixer ses priorités, bref, administrer ses affaires. Est-ce là détruire l'État canadien' ? N'est-ce pas plutôt vouloir appliquer un principe bien admis qui veut que l'on doive laisser les décisions le plus près possible du champ d'action ?

Et si l'on dit que ce mouvement risque de n'avoir point de fin, on fait un raisonnement géométrique. On sait pourtant que les affaires politiques ne se déroulent pas comme des théorèmes, mais évoluent selon les circonstances. Les circonstances veulent maintenant que le Québec récupère sa juridiction en matières sociales. Ces circonstances n'ont d'ailleurs pas toutes été créées par le Québec.

Dans quel sens faut-il amender la Constitution ? Dans le sens où elle va depuis qu'elle existe. Les constitutions, c'est comme les chevaux : on les mène mieux si on les monte.

Le Québec ne demande pas de faveur. Il ne demande pas non plus d'être « entretenu » par les provinces les plus riches. Enfin, ce qu'il demande n'empêcherait pas le gouvernement central de continuer à présider à une distribution plus équitable des richesses du Canada en faveur des provinces les plus pauvres, distribution qui est l'une des justifications de tout fédéralisme.

Pour le Québec, en effet, vouloir la juridiction sur ses affaires sociales, ce n'est pas demander une faveur ; c'est obéir à une exigence de sa spécificité culturelle. Vouloir administrer directement, et compte tenu de ses priorités, les sommes que le fédéral destinerait aux affaires sociales, c'est simplement demander sa juste part de la richesse du pays.

Il apparaît donc assez clairement que le partage des pouvoirs est le véritable enjeu du présent débat. A se fier aux déclarations respectives des gouvernements du Québec et d'Ottawa, il semble s'agir d'un affrontement irréductible entre deux conceptions du fédéralisme. Il y a, là-dedans, une part de tactique qui ne trompe que ceux qui veulent bien l'être. Mais toute tactique oubliée, il reste que M. Trudeau n'a pas encore signifié au monde qu'il avait renoncé à considérer que le Québec est une province comme les autres. Cependant, après les succès fort relatifs de ses politiques économiques et de ses politiques ès bilinguisme, on peut croire qu'il commence à se poser des questions sur sa façon de « sentir » le Québec.

Cela dit, on peut voir que le rapatriement de la Constitution n'est pas une urgence. Il faudrait être paranoïaque avancé pour craindre que le Parlement anglais s'avise un jour de vouloir assujettir le Canada. Paradoxalement, les provinces anglophones semblent plus pressées de rapatrier la Constitution que ne l'est le Québec.

Le Québec se répète peut-être le proverbe espagnol : des supérieurs et des mules, plus on est loin, mieux c'est.

DOSSIER UNTEL : II. L’INDÉPENDANCE

LA SIGNIFICATION D'UN NON *1

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Comme il fallait s'y attendre, le Québec vient de dire non au projet de charte présenté à Victoria. Un certain jeu a été conduit aussi loin qu'il pouvait l'être, c'est le cas de le dire.

M. Trudeau et M. Bourassa sont allés aussi loin qu'ils ont pu l'un et l'autre, et même l'un vers l'autre, contre tous les autres. Et pourtant, ils ne se sont pas rejoints. C'est que la logique de leur fonction respective est incompatible.

Le chef de l'État québécois finit toujours par obéir à une espèce de logique historique qui l'oppose au reste du Canada. Le chef du gouvernement central finit toujours par obéir à la logique de la majorité canadienne. Quand on représente le gouvernement central, dans ce pays-ci, on est toujours dans la position d'arbitrer une lutte entre deux forces inégales : d'un côté, le Québec ; de l'autre, le reste du Canada. C'est une partie qui a l'air de se jouer à dix, mais en fait elle se joue à deux : un gros et un petit.

L'arbitre de la partie est d'abord le mandataire du gros, c'est-à-dire de la majorité canadienne. Parler ainsi, c'est parler selon les règles d'un vieux jeu. Qu'attend-on d'un homme qu'on estime, sinon qu'il force les règles d'un vieux jeu ? Quand on n'a point d'ambition personnelle, on ne se soumet pas, on se démet. Prisonnier d'un vieux jeu, et plastronnant la société juste, M. Trudeau peut « se soumettre ou se démettre », selon le mot de Laurier à Henri Bourassa. À l'heure qu'il est, il se soumet. S'agit-il, pour M. Trudeau, d'être la dernière chance d'un Canada ou de gagner une autre élection ?

Quand le premier ministre du Canada et celui du Québec sont tous les deux - comment dire ? - Canadiens français, l'opposition est plus dure, car chacun a des raisons de dire ou de prétendre qu'il défend le Québec. Mais défendre le Québec ne se fait pas d'Ottawa, car Ottawa n'a pas été conçu pour le Québec. Le seul fait de parler de ce pour quoi Ottawa a été conçu est déjà significatif. Personne, en effet, ne songerait à dire que Québec, comme symbole de l'État québécois, a été conçu, c'est-à-dire, dans ce contexte, créé autour d'une table. L'État québécois a poussé comme pousse un arbre. Personne n'a décrété l'État québécois. Il est là, à la façon d'un organisme vivant, tandis que le gouvernement central n'est que le produit, toujours révisable, d'un pacte.

Et voici que, de par l'initiative du Québec, le Canada, depuis plusieurs années, s'est engagé dans un processus de révision de la Constitution qui aboutit régulièrement dans une impasse. La raison est simple : quand le Québec parle d'une révision constitutionnelle, il pense à une transformation radicale des règles du jeu, alors que son vis-à-vis se contenterait de rebrasser les cartes.

Le Québec joue au poker avec une paire de deux et Ottawa a toujours une paire d'as dans sa manche. La paire d'as, c'est qu'il y a toujours neuf gouvernements contre un. Il ne reste plus au croupier qu'à ramasser la mise.

Ainsi, M. Trudeau a joué gagnant à Victoria. Il a refilé aux dix premiers ministres des provinces un brouillon de Constitution, et il leur a donné onze jours pour l'accepter ou le rejeter en bloc, selon le mode binaire qu'il aime tant.

La question constitutionnelle n'intéresse guère les provinces autres que le Québec. Le Canada tout entier est locataire en Amérique du Nord, mais le Québec est le seul à se sentir sous-locataire. Il est le seul à s'inquiéter des clauses du bail. En donnant onze jours aux premiers ministres pour acheter son brouillon, le gouvernement central soulage neuf provinces sur dix. C'est un bon calcul.

Étant donné que c'est le Québec, et le Québec seul, qui formule des demandes précises, le gouvernement central décide de lui faire porter tout le poids de la décision. S'il avait accepté le brouillon, M. Trudeau aurait pu dire : « Je vous l'avais bien dit que je mettrais le Québec au pas ». En refusant le brouillon, le Québec continue d'avoir l'air du mauvais coucheur, et M. Trudeau pourra aller chercher le reste du pays contre le Québec lors d'une élection qu'il décrétera au mois de son choix.

Mais il serait inadmissible que le gouvernement central s'avise de l'aire des élections précipitées à partir du NON du Québec au brouillon de Constitution improvisé à Victoria. En effet, de telles élections auraient pour conséquences d'isoler le Québec, ce qui n'est pas une façon de faire le Canada, et d'escamoter les problèmes économiques derrière un écran juridique.

Le NON du Québec a une signification positive. Ce NON signifie ceci : la Constitution, dans son état actuel, permet au Québec de bloquer l'introduction, à la sauvette, d'un réformisme de surface. M. Trudeau a voulu enfermer le Québec dans sa dialectique à lui et dans onze jours le Québec lui renvoie la balle. Le choix du Québec, c'est une réforme en profondeur ou le statu quo.

DOSSIER UNTEL : II. L’INDÉPENDANCE

DE L'IRLANDE ET DU QUÉBEC *1

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J'écrivais mercredi dernier, dans cette page, que la situation de l'Irlande n'était pas sans analogies avec celle du Québec. Voyons si cette affirmation résiste à un peu d'analyse, étant bien entendu qu'il ne s'agit pas, en soixante-dix-sept lignes, de faire l'histoire comparée des deux peuples. Il s'agit simplement de mettre en évidence quelques points de comparaison.

Dans les deux cas, il y a eu conquête militaire par les Anglais. Une conquête militaire entraîne toujours quelques petits inconvénients pour les vaincus. Les vainqueurs, en effet, qu'ils s'appellent Cyrus, Alexandre, César, Guillaume d'Orange (dit le Taciturne), Murray ou Staline, ont quelques tentations de l'aire de la peine aux vaincus. Tout compte fait, nous nous en sommes relativement bien tirés, à l'époque. Les Algériens ou les Praguois y ont goûté davantage, et à une époque réputée plus clémente.

Du temps que le partage de la terre, dans sa matérialité, était l'enjeu, on s'emparait des terres. Ça été le cas de l'Irlande, et le nôtre aussi, globalement parlant. Plus tard, à la veille de la première révolution industrielle, il importait de s'emparer du commerce. Ce qui fut fait. Là-contre, pèsent très peu les dissertations de gauche ou de droite. Ce n'est pas le rêve qui passe, c'est le réel.

C'est seulement quand les valeurs personnelles de la majorité sont menacées qu'il y a réaction populaire. Ces valeurs sont au nombre de trois : le gagne-pain, la religion, la langue. En d'autres termes : la subsistance, la vie intérieure et l'expression. Quand il s'agit du gagne-pain, dans sa nudité, la réaction populaire est une réaction de déroute. L'Irlande a connu une hémorragie ininterrompue pendant plus d'un siècle. Les Irlandais quittaient l'Irlande pour aller vivre ailleurs et, parfois, y régner. Le cas des Kennedy est exemplaire. Nous autres aussi, nous avons eu notre hémorragie. Vers la Nouvelle-Angleterre, vers l'Ontario, vers l'Ouest. Ne rêvons pas là-dessus. Disons simplement que nous serions aujourd'hui deux millions de personnes de plus, n'eût été cette hémorragie.

Pour ce qui est de la langue, il est à remarquer que l'Irlande du Sud, en même temps qu'elle acquérait son indépendance, affirmait sa volonté de ressusciter le gaélique. De loin, cela fait un peu pitié. Nous autres, on voulait maintenir le français. On voulait. Maintenant, on veut promouvoir ce qu'on appelle le québécois. Le québécois est une langue qui se désorganise autour d'une interjection : stie. Cela remplace le lolo des enfants.

En ce qui concerne la religion, contrairement aux Irlandais, nous n'avons pas été persécutés. Nous avons fait la besogne nous-mêmes. C'est un atout de moins dans notre jeu.

Durant la guerre de 39-45, les Irlandais du Sud se déclarèrent neutres. Ils préféraient Hitler aux Anglais, comme Franco, et pour des raisons historiquement comparables. Il n'y a rien de rationnel dans la mémoire collective des peuples. Nous autres, en 1917 et en 1942, nous étions contre la conscription et nous étions passablement antisémites. Les boucs émissaires sont toujours très commodes. M. Marcel Chaput vient de dire des choses instructives à l'occasion de la mort de M. Bronfman. Il n'y a pas si longtemps, d'ailleurs, un « laurentien » première vague s'en était pris à M. Claude Ryan, à cause de son nom. Et qui avait protesté publiquement ? Gérard Dion.

En Irlande, présentement, ceux qui se cassent la gueule et brûlent les maisons sont, en très grande majorité, des pauvres, et même des chômeurs et vivant, pour la plupart, dans des maisons dépourvues de chauffage central et, quelquefois, sans eau courante. Donc pas très loin du Bengale, sauf la couleur de la peau. De plus, il n'y a pas d'idéologie politique en cause. Il n'y a pas (il n'y a plus) de réel conflit entre catholiques et protestants, pour autant que les confessions religieuses sont en cause. Il n'y a d'ailleurs jamais eu de guerres de religion, au sens strict. Les querelles religieuses au sens strict ont toujours été le fait de clercs et elles ont toujours été verbales, par définition. Quand les peuples se sont levés pour la Croix ou pour le Croissant, ils n'y comprenaient rien. Ils mouraient pour des intérêts, en forme de croix ou de croissant, non pour des doctrines. Quand Louis XIV persécutait les protestants, il ne construisait ni la France ni le catholicisme, il construisait l'Etat français centralisé. Plus tard, des millions de personnes moururent pour des intérêts en forme de faucille ou de $. Toujours partants, les pauvres ; toujours perdants. Des hochets, des médailles et, après, des monuments et des chansons. C'est ainsi que les petits se font avoir. Le pire, c'est qu'on ne voit rien de neuf à l'horizon.

Qu'y a-t-il donc en Irlande ? Rien qui puisse s'expliquer rationnellement . Il y a la peur de l'autre et le refus de la raison. Il y a la mémoire collective des exploitations historiques. Il y a le fait que les minorités ont tendance à se minoriser elles-mêmes et à se donner des jambettes, sous l'oeil paterne des gros. Il y a le fait que les hommes aiment la guerre.

Quoi encore ? Ceci : n'importent les considérations rationnelles ou prétendûment rationnelles, un fait demeure, qu'on l'aime ou pas, qu’on le méprise ou pas : les individus et les collectivités veulent être proclamés.

Si ce besoin n'est pas satisfait pour les individus, on va de la névrose aux bagarres, en passant par l'ivrognerie ou la drogue. S'il n'est pas satisfait pour les collectivités, on va, selon les impénétrables détours de l'Histoire, des révoltes erratiques aux silences prolongés, en passant par l'assimilation malheureuse (ce qui donne, chez nous, les Fraxons, au sens où l'ont dit : le franglais). Mais le fait demeure : les individus et les collectivités veulent être proclamés. La religion y pourvoit, pour les individus ; la politique, pour les collectivités.

DOSSIER UNTEL : II. L’INDÉPENDANCE

LA SÉLECTION DES PRINCIPES *1

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Après la guerre de 1939-1945, au moment où le souvenir de la Crise, des pitons et du secours direct était encore très vivace, seuls les esprits rétrogrades osaient mettre en question le principe de l'universalité des mesures sociales, une fois admis qu'il devait y en avoir. Ainsi, le premier ministre Saint-Laurent défendait sans grande difficulté le principe de l'universalité des pensions de vieillesse et des allocations familiales. Que l'on soit pauvre ou millionnaire, on recevait sa pension ou ses allocations.

Aujourd'hui, seuls les esprits rétrogrades oseraient mettre en question le principe de la sélectivité. Le dernier budget fédéral applique ce principe aux rabattements d'impôts et le projet de loi qui vient d'être déposé aux Communes, touchant le système des allocations familiales, retient le même principe.

On peut toujours parler de « principe ». En fait, il s'agit plutôt de mesures pratiques. Ce n'est jamais que l'effort de l'État pour s'ajuster aux circonstances, qu'elles soient d'ordre administratif, psychologique ou simplement électoral. Ce qui est constant, toutefois, c'est la ponction de plus en plus sévère qui est exercée sur la classe moyenne. Cette ponction finit par ramener les citoyens les plus actifs et les plus productifs à une condition économique comparable à celle des citoyens qui, pour toutes sortes de raisons, sont les moins actifs et les moins productifs.

Si l'on poussait ce raisonnement jusqu'à l'absurde, on se retrouverait avec deux grandes classes de citoyens : les citoyens-contribuables et les citoyens tout court, les premiers seulement remplissant la définition du citoyen comme étant l'individu sujet de droits et de devoirs, surtout de devoirs, la seconde catégorie n'ayant que des droits.

Ce projet de loi soulève concrètement le problème des relations Ottawa-Québec en matière de mesures sociales. C'est sur ce problème que la Conférence constitutionnelle de Victoria a achoppé, en juin dernier.

Le Québec demande la priorité législative, pour la raison générale qu'il estime être mieux placé qu'Ottawa pour évaluer les besoins de sa propre population et établir ses propres priorités. Quand le Québec parle de priorité législative, il veut dire que ses propres lois doivent avoir priorité sur celles d'Ottawa pour un même objet ; qu'Ottawa, s'il décide de légiférer dans des domaines concurrents, doit ajuster ses lois à celles du Québec. Or, le Québec entend légiférer globalement en matière sociale, par des mesures visant à assurer la sécurité du revenu plutôt que par des injections à la pièce. Mais on comprend que le projet québécois est compromis chaque fois que le fédéral décide unilatéralement.

Qu'il y ait de plus, derrière tout ça, et de part et d'autre, des préoccupations électorales, n'est pas une supposition gratuite. Le projet en cause, par exemple, entraînera des déboursés supplémentaires de huit cent millions de dollars, ce qui signifie approximativement deux cent cinquante millions de dollars pour le Québec. C'est des chiffres qui sonnent bien en période électorale, et c'est des chiffres qui arrondissent substantiellement un budget global. Et quel est le gouvernement qui ne préfère pas administrer un gros budget ?

Nonobstant cette dernière considération, la thèse du Québec se défend par plusieurs raisons. On peut dire d'abord qu'une certaine multiplication des formules diminue la portée des erreurs possibles. La souplesse et la diversité sont des facteurs de sécurité. Les dinosaures et autres monstres mous sont disparus parce qu'ils n'avaient qu'une seule réaction, quel que fût le stimulus.

L'uniformité n'est pas plus un principe que ne l'était l'universalité et que ne l'est maintenant la sélectivité. Il ne s'agit toujours que de choix pratiques, circonstanciés et, bien sûr, limités, comme toute action.

Pour défendre sa propre thèse, Ottawa parle souvent d'économie administrative. Cet argument est de valeur douteuse. On n'en a pas encore d'exemples probants. Par contre, on comprend qu'Ottawa veuille éviter la balkanisation des systèmes. Mais pour éviter la création de systèmes clos, il suffit de veiller à maintenir leur équivalence. La communication entre les systèmes peut être assurée par l'imposition de standards communs, mais, encore une fois, cela n'implique pas l'uniformité. La décentralisation n'est pas contraire à la poursuite d'objectifs communs.

La discussion à ce sujet doit se poursuivre publiquement et non pas par l'échange de lettres dont on sait seulement qu'elles ont été expédiées et lues. La mise au point des mécanismes est l'affaire des technocrates, mais l'établissement des règles doit se faire publiquement.

DOSSIER UNTEL : II. L’INDÉPENDANCE

PARITÉ OU INDÉPENDANCE *1

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Les membres de la Sûreté du Québec ont obtenu gain de cause après s’être mis en grève illégalement. Quelques jours avant la déclaration de grève, au moment où il ne s'agissait encore que d'une menace de grève (C'est déjà coton, une menace de grève venant d'un corps policier) un journal de Montréal recommandait au gouvernement de céder à la demande des policiers. Il ne s'agissait, disait le journal, que de deux cent cinquante mille dollars.

En vérité, et on commence à le voir, il s'agit de beaucoup plus que deux cent cinquante mille dollars. La police de Montréal, menace de grève à l'appui, vient d'obtenir la parité avec les policiers de Toronto. La police de Verdun, grève à l'appui, vient d'obtenir la parité avec Montréal, donc avec Toronto. La police de Lachine également. Hier, on apprenait que les corps policiers de plusieurs municipalités de la région de Montréal s'apprêtent à en faire autant. Et toujours en utilisant la même arme.

Les pompiers de Montréal ont déjà annoncé leur intention de s'aligner, eux aussi, sur Toronto. Ce qui entraînera dans la ronde les pompiers des autres municipalités.

Ainsi donc, il était un peu court de ne voir, dans le geste des membres de la Sûreté du Québec, qu'une question de deux cent cinquante mille dollars,

Il n'y a cependant pas que des sous en cause. Il y a le pourrissement de l'autorité de l'État, parce qu'une grève de policiers est, en fait, une mutinerie. Si la grève s'était prolongée de quelques dizaines d'heures, on peut être sûr que les policiers seraient passés à de l'action plus sérieuse. N’ont-ils pas tenté de bloquer l'entrée du Parlement ? Quant à la police de Montréal, on sait qu'elle ne peut pas « étudier » beaucoup plus d'une dizaine d'heures sans que la métropole se retrouve dans le chaos.

Que l'État ou les administrateurs métropolitains préfèrent céder, on le comprend. Devant une arme quasi absolue, on crie « mon oncle ». Ce qui prouve qu'on n'a pas d'État, c'est que les mutineries soient possibles et aussi efficaces. Cela prouve aussi qu'un Québec indépendant ne pourrait pas se passer d'une armée. On n'y brûlerait pas le « fameux milliard de la Défense nationale », qu'on aurait récupéré, mais il faudrait en brûler un bon bout, au train où vont les choses.

Il y a pourrissement de l'État en un second sens. Les groupes qui sont les plus forts, et qui sont en même temps essentiels, utilisent leur position de force pour obtenir des avantages pécuniaires que notre économie est incapable de supporter. Disant cela, je ne pense pas aux policiers seulement ; je pense aux 250,000 employés des secteurs publics et para-publics qui sont capables, eux aussi, de faire chanter l'État quand cela leur plaira. Les porte-parole des syndiqués en question se déclarent plus ou moins ouvertement pour l'indépendance et même 1'unilinguisme dans le même temps qu'ils s'apprêtent à hypothéquer lourdement la signification même de l'indépendance. Un État humilié et apprauvri ne peut pas être indépendant. Il ne s'agit pas ici d'une équipe gouvernementale en particulier ; il s'agit de l'État. La parité économique à tous égards et l'indépendance sont deux réalités contradictoires. Ignorer ce fait, c'est être simplement ignorants. Prétendre le contraire, c'est de l'imposture. Quand on se « continentalise » économiquement, on dissout dans la même mesure non seulement le rêve de l'indépendance, mais le peu de réelle autonomie dont on jouit déjà.

Enfin, des comportements comme ceux dont nous sommes témoins ces derniers temps signifient également le pourrissement du syndicalisme. Parier de « journées d'étude » alors qu'on fait la grève et parler de grève quand il s'agit de mutinerie pure et simple, c'est ruiner la légitimité même de la grève.

La grève dans le secteur industriel est un droit que les ouvriers ont gagné de haute lutte, pour lequel ils ont payé gros prix, et pour lequel ils payent encore chaque fois qu'ils l'utilisent. En termes militaires, c'est une guerre classique, si l'on peut dire, où il n'y a que des soldats d'engagés.

Une grève dans le secteur des services, c'est une guerre civile où ce sont les non-combattants qui supportent le gros des ravages. N'a-t-on pas vu des enseignants faire la grève et ensuite exiger d'être payés quand même en invoquant la plaisante idée qu'ils feraient du « rattrapage » de temps ?

Une grève de policiers, c'est la destruction de la loi elle-même. Nous le répétons parce que ce point est important. Nous ne renions d'ailleurs pas notre affirmation que les policiers doivent être bien payés. Ni non plus notre affirmation que leur travail est difficile. À ce sujet, cependant, il faudrait distinguer entre les diverses fonctions qui existent à l'intérieur de la police. Tout n'est pas également difficile, tout n'est pas également dangereux. Une conception égalisante du syndicalisme est le contraire de la justice et le contraire de l'efficacité. Nous répétons aussi que certaines crises sont largement attribuables à l'incurie des administrateurs gouvernementaux ou municipaux.

Parler de grève ou faire la grève sans égard au contexte économique ou sans égard à la nature des fonctions que l'on exerce, c'est la ruine de l'État et la ruine du syndicalisme.

Quand tout sera assez pourri, il ne suffira pas d'un ministre-vedette pour rétablir la situation. Ni même d'un changement d'équipe gouvernementale.

Autrement dit, quand on a besoin de pourrir les institutions et l'État pour prendre le pouvoir, étant dans l'opposition, on n'a pas d'autre moyen ensuite, pour garder le pouvoir, que la dictature.

DOSSIER UNTEL : II. L’INDÉPENDANCE

COMMENT PEUT-ON ÊTRE
QUÉBÉCOIS ? *1


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Voyageant en Europe il y a, mettons, dix ans, et me faisant parfois demander qui j'étais, je répondais : Canadien français. Il ne me serait pas venu à l'idée de répondre : Québécois. Ça n'aurait d'ailleurs pas servi à grand-chose, le Québec n'étant pas sur la carte. Aujourd'hui, à la même question, je répondrais sans doute : Québécois, avec quelque chance de pouvoir m'en tenir à cette mention.

Il convient de rappeler qu'ici même on dit : « le Québec », « au Québec », « du Québec », et enfin « Québécois », depuis peu. En 1964 ou 1965, les circulaires ou les documents du ministère de l'Éducation, par exemple, mentionnaient encore : province de Québec au lieu que maintenant on dit le Québec ou le gouvernement du Québec.

Petite chose, certes, mais significative. Autre petite chose, et inversement significative : la maquette de la dernière édition du dictionnaire général de la langue française au Canada, de Bélisle, se présente comme suit : dans un carré, moitié bleu moitié rouge, fendu en deux par une barre blanche, on voit une demi-feuille d'érable et une demi-fleur de lys. C'est clair. Clair que nous sommes fendus en deux, définition même du schizophrène : coupé de la réalité, ou dont la réalité est fendue. Fendus, nous sommes, et terriblement logiques pour justifier notre état de fendus.

Ce dernier exemple signifie, à sa façon, l'impossibilité ou le refus de nous représenter en tant que Canadiens. L'impasse graphique traduit l'impasse psychologique. Il nous apparaît que le fait de nous déclarer Canadiens tout court dénoncerait précisément une mutilation de notre être.

2010-07-19 18:44 Читать похожую статью
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